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Comment savoir ce que l?on fait ? d?un point de vue individuel, mais aussi collectif ? Question préjudicielle : dans quelle mesure peut-on jamais affirmer qu?on sait ce que l?on fait ?
1. Sans action pas de perception, et inversement. Comme nous l?avons largement exploré lors du séminaire de l?année dernière, action et perception font boucle et se supposent l?une l?autre. On pourrait ajouter que si mon corps ne possédait pas cet étrange « savoir » de ses propres mouvements que l?on nomme la proprioception, il ne pourrait pas agir ( ce que des études cliniques confirment empiriquement : en cas de perte pathologique de la proprioception, la paralysie fonctionnelle surgit). Pour agir vraiment, il faut bien en un sens « savoir ce que l?on fait ». Mais « comment savoir ce que l?on fait ? ».
Cette question est cruciale pour les approches en termes de cognition active et située ; elle concerne de manière transversale les champs de la physiologie, de la psychologie, de la psychiatrie ( où se pose de manière centrale la question de l? « agentivité », en particulier du patient autiste), ou bien encore de la phénoménologie sensible au corps vécu en première personne. Mais on pourrait citer aussi la robotique ou les rapports homme/machine, puisqu?on ne doit pas esquiver ce que l?action humaine a de très profondément médiatisée par la technique. La liste n?est bien sûr pas close.
A y regarder de plus près, une question préalable s?impose : que veut peut bien vouloir dire « savoir ce que l?on fait », quelles sont les conditions de possibilités d?un tel « savoir » ?
Sans doute n?y a-t-il d?action qui soit vraiment une action que d?action qui court le risque d?échouer ou simplement d?être déjouée ? comme si un défaut de savoir était supposé pour que l?action soit action : depuis mon bras s?engageant dans la profondeur de l?espace jusqu?à l?action collective ignorant ses conséquences à long terme. Aussi n?a-t-on de cesse de vouloir éclairer l?action, l?éclairer sur elle-même comme sur ses conséquences ? il s?agit ? d?agir en connaissance de cause ?. La structure du problème s?impose : il faut éclairer l?action, et pourtant il n?y aura d?action vraiment qu?à négocier avec une ignorance irréductible.
D?ailleurs, certaines descriptions de la boucle action/perception suggèrent qu?il n?y a d?espace effectivement vécu comme tel, comme englobant ( et non pas « devant » moi) qu?à la condition d?un engagement de mon corps dans la profondeur de l?espace, « engagement dans la profondeur » qui échappe à tout savoir comme calcul sur des représentations et qui implique peut-être toujours quelque chose comme une ignorance irréductible. Dans le même ordre d?idées, si l?on est conduit à désigner comme décisif l?entrelacs du corps propre ou corps vécu et de la réalité concrète dans l?action, qu?en est-il de l?action dans le cadre des espaces numériques, dans le cadre de ce qu?il est convenu de nommer le virtuel ? «Comment savoir ce que l?on fait ? » lorsqu?on prétend agir dans le virtuel ? Et si le « corps à corps » avec le tangible était ineffaçable et toujours décisif ? Ne faudrait-il pas alors recomprendre la problématique de l?action dans les espaces virtuels du numérique en termes de « réalité augmentée » ?
2. Cela dit, tant la question « comment savoir ce que l?on fait ? » que celles portant sur les conditions de possibilité et la signification d?un tel savoir, nous viennent aussi d?un tout autre horizon de questionnement ? avec grande urgence. Il a pu sembler à certains qu?au fond, en matière politique, économique et sociale, tout était su et, dès lors, que plus rien n?était à faire vraiment : c?était l?époque récente de l?effondrement du ? socialisme réel ? et du diagnostic selon lequel nous vivions la ? fin de l?histoire ?, les dimanches de la vie dans le modèle de l?Etat démocratique et du primat du libéralisme économique : tout était su, tout était fait. A cet optimisme, on pouvait trouver un ? pendant ? désillusionné et moins triomphant ? mais qui à sa manière désenchantée constatait lui aussi la ? fin de l?histoire ? ( cf. une certaine idée du ? postmoderne ?). Mais ? que les choses vont vite en matière ! ? des blessures terribles, catastrophes écologiques, violences et menaces terroristes, réactivent le sentiment d?incertitude et de risque. Et la question revient alors : ? comment savoir ce que l?on fait ? ?. La peur d?agir au pire nous rappelle que nous agissons vraiment du même mouvement qu?elle nous rappelle que l?action effective négocie toujours avec son ignorance. Prophètes de malheur et/ou espérance messianique, nous reviennent ou nous tiennent depuis très loin. C?est que le débat entre l?action et le savoir ou l?ignorance ne doit pas s?en tenir au seul plan épistémologique : d?autres protagonistes insistent, peur, espoir, désir, confiance ou défiance, qui viennent, entre autres, poser la question d?un rapport autre que théorique à l?ignorance et au savoir : la croyance ( et la psychanalyse, par exemple, a des choses à en dire). Il convient de remarquer ici que la technique a depuis bien longtemps été enveloppée dans cette atmosphère, pensée dans les termes de la chute ou de la rédemption, décrite comme ce qui corrompt ou ce qui sauve ( cf. l?idée d?une techno-théo-logie). Nombreux cependant sont ceux qui se méfient du retour d?affects et de discours religieux « sécularisés », et qui, autrement, s?affrontent à l?irréductibilité de l?incertitude dans l?action, par exemple en revisitant la prudence aristotélicienne et/ou en élaborant le « principe de précaution ». Mais tous se demandent bien en un sens « comment savoir ce que l?on fait ? ». On ne peut alors esquiver certaines problématiques comme celle de la responsabilité ( cf. en particulier dans le cadre de la réflexion sur le développement durable) ou bien celle de la circularité fondamentale du social qui veut que les structures sociales contraignent les actions des individus et les rendent possibles, mais aussi qu?elles ne soient rien d?autres que le résultats des actions de ces mêmes individus et de du « savoir pré-réflexif » qui est le leur.
Au bout du compte, le pari de ce séminaire résolument inter ? ou trans ? disciplinaire est que la rencontre entre ces manières très différentes d?entendre la question « comment savoir ce que l?on fait ? » saura provoquer des reconfigurations fructueuses pour tous.
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