# Posté le mercredi 28 octobre
Ce matin, je suis censée avoir une séance de travaux pratiques en analyses des méthodes physico-chimiques ou encore UV que l’on appelle MS01 dans le dialecte Utécéen, et celle-ci a lieu à l’institut qui est à 10 minutes à vélo.
À proximité des bâtiments contemporains de l’UTC, un parc verdoyant lâche furtivement ses mèches d’herbes folles entre les calades qui y accèdent, les arbres frémissent de toutes leurs feuilles jaunissantes et la rosée du matin fait briller de mille feux les toiles d’araignée tenacement accrochées aux clôtures qui cernent le chœur des laboratoires. La pluie nocturne a redressé les quelques violettes de l’arrière saison, dont la posture assurée diffuse à présent leur fraîcheur et leur parfum. Arrivée à l’entrée de l’institut, je présente ma carte étudiante qui fait office de badge pour débloquer les portes. Une fois à l'abri de la fraicheur matinale, je gravis les escaliers pour traverser un pont intérieur qui survole le campus de recherche et conduit aux différentes salles par ordre alphabétique. En cinq minutes je débouche sur un espace d’accueil dédié au domaine des microscopes. La salle F n’est plus très loin, je m’y dirige généralement en suivant les autres élèves encore mal éveillés. Cependant, aucun étudiant ce matin dans mon champ de vision, solitude absolue.
Je presse le pas de peur que la séance n’ait déjà commencé. J’ouvre la porte qui mène dans un couloir où sont répartis les bureaux des différents microscopistes, et me précipite vers la salle de classe. La porte est fermée à clef. Je me retourne suite aux bruits de pas au fond du passage. J’aperçois alors mon professeur de MS01 : c’est un homme très distingué, qui porte toujours un costume noir parfaitement repassé et tiré à quatre épingles. Ses derbies noires reflètent l’éclairage des néons, trahissant un cirage minutieux et analysé. Son crâne et la peau de ses joues parfaitement rasés, des lunettes noires soulignant l’arrondi de son visage, contribuent à accentuer chez lui un air intellectuel particulièrement sérieux. Seulement aujourd’hui, il a noué une cravate violette parsemée d’étoiles filantes d’un jaune safran, de planètes improbables de couleurs chatoyantes, qui ont tendance à chatouiller le regard. Si l’on y prête attention, on peut également distinguer des têtes d’alien réparties uniformément sur la soie. Mais comment fait-il pour dégoter de telles étoffes? Je le soupçonne de passer ses nuits à griffonner des croquis d’ornementation et à exécuter ses chefs-d'œuvre devant un bon film de Spielberg.
Accolé contre le mur, les jambes croisées, un stylo coincé au coin des lèvres obliques, M. Oudet m'épie à travers ses verres fins, avec un air d'en penser long. Je demeure peu sereine quant au dialogue qui m’attend. Il ôte le stylo de ses lèvres et affiche une moue ironique. Il enlève ensuite ses lunettes pour se frotter rigoureusement les yeux, pour enfin mieux m’observer. Sur un ton cynique il me demande si j’ai bien regardé les infos hier, ce à quoi je lui réponds sincèrement que non.
Il s’approche en faisant pivoter son stylo entre ses doigts avec une telle dextérité que j’en reste ébahie, et me chuchote tout bas sur un ton sans appel : « Macron a annoncé un nouveau confinement, les TD sont dorénavant annulés, retourne vite te coucher ».