# Posté le samedi 13 novembre

C'est une aube livide qui flotte sur l'Oise ce matin, l'air nous enveloppe de son voile de brume. Avec Nanou, nous longeons les bords du fleuve, avec la nature qui se réveille.

Les oiseaux frémissent dans les arbres et l'herbe folle sous nos pieds se regeorge des gouttes de rosée. Le sentier légèrement attaqué par les racines des saules pleureurs m'oblige à tenir ma grand-mère par le bras. Ses pas sont frêles je sens son corps funambuler sur les racines d'asphalte avec ses petits mocassins en cuir. Une brise trop prononcée vient nous érafler, je marque une pause dans notre marche et laisse Nanou reprendre son souffle.

C'est dans l'obscurité de la nuit vers 5 heures qu'elle m'a appelé sur son portable ; elle m'avait paru tourmentée et boursouflée d'angoisse. Ces moments rejaillissent en elle des épisodes de lucidité, consciente de ce qu'elle est en train de vivre et d'infliger à son entourage.

Au bord des larmes, elle s'excusait et s'indignait de ce qui lui était advenu. Ses paroles m'avaient réconforté, et je lui ai proposé d'aller se promener pour oublier tout cela.

La marche est une occasion de se ressourcer. Elle est la reconquête des vitalités, pour tenter de panser les plaies. On espère trouver en soi des chemins quiets, les chemins de la méditation pour échapper au grand vacarme intérieur.

Ainsi nous marchons, silencieuses, à l'heure blanchi la campagne, serrées l'une contre l'autre. Le passé ressurgit. Puis dans un élan de spleen, elle me raconte des anecdotes de son enfance, de sa mère et du village dans lequel elle a grandi. Puis Paulette, sa grande amie de toujours. Elles se sont rencontrées au collège, l'une, extravertie, et l'autre repliée sur elle-même, détournée du monde extérieur.

Ensemble, c'était les 400 coups assurés. Partir en week-end en vélo arpenter les Monts-d'Or, s'échapper par la fenêtre de la chambre pour aller lire en soirée des poésies chez les étudiants dans la rue d'en face, aller fouiller dans le bureau des professeurs pour falsifier les notes d'examens, les cours d'Allemand nonchalamment séchés pour aller minauder autour du serveur du bistrot rue Hénon, chaparder quelques cartes postales chez le libraire, boulevard de la Croix Rousse, du pauvre M. Foras, qui n'avait plus l'endurance et la vue d'antan. Bien que les apparences en reflétaient autrement, elles complotaient dans leur coin des frivolités et des traquenards rusés. Lancés catapultés en classe d'avions de papier étaient grossièrement griffonnées les caricatures des professeurs, potins dramatiques et menaces des enseignants racontés aux petits 6ème pour leur faire peur.

La vie était un jeu de théâtre, elles en étaient les actrices. Puis vint l'adolescence, les amourettes, les disputes et les réconciliations. Nanou s'était liée d'amour avec un homme charmant et galant, mais la mésaventure fut qu'elle tomba enceinte avant qu'elle ne se marie. Sujet ô combien tabou à l'époque.

Alors, malgré un mariage précipité, sa réputation restait entachée et précisément pour cette raison, Paulette n'avait pas osé l'inviter à son propre mariage l'année suivante.

La peur du jugement social prévalant avant tout. Humiliation que Nanou n'aura jamais pardonné à son amie d'enfance. Depuis, elles ne se sont plus parlées.

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