# Posté le vendredi 10 décembre

Dehors le temps est maussade, le jour s’évanouit trop tôt. Rien ne donne le goût de la vie. Mme Bovary n’arrange pas la chose. Les oiseaux ont fui, l’arbre du jardin est pétrifié par le froid, la pluie arrose la terre de ses sanglots. Se manifeste alors en moi un état léthargique, la convalescence d’une humeur morose. Je me laisse tenter par la bouteille de rhum dans l’armoire de ma chambre, appartenant au stock personnel de Clément. J’en bois une grande lampée pour réveiller mon corps endormi. Clément ne m’en voudra pas si je tape dans sa réserve. Je tire la bouteille de ma poche et me remets à boire encore quelques gorgées en contemplant les nuances de la lumière sur la peau du monde.

Mes muscles réclament soudainement du mouvement. Je me lève et marche nonchalamment dans la baraque, le goulot à la main. Je finis par atterrir dans le bureau, où la vue sur l’extérieur est beaucoup plus prenante. Dans le noir, avec la tête qui vacille légèrement, je m’assois par terre en reposant mon corps contre la bibliothèque, face à la baie vitrée.

En scrutant la lune calisson se vautrer dans les brumes dehors, je remarque un pochoir du calendrier Maya circulaire, collé sur le vitrage. Alors que le soir s’étire, le clair de lune appuyé aux volets entrouverts jette jusqu'au pied du meuble son illusion enchantée. À mesure que les minutes défilent, assise par terre avec mon digestif à 45°, je regarde les motifs aztèques danser sur le parquet et les murs sombres, invitant le rêveur égaré à célébrer le sacrifice d’un humain et ses offrandes au grand Huracan, dieu mexicain du vent, de la tempête et du feu.

Avec les quelques grammes d’alcool qui circulent dans mon sang, je suis sujette à des hallucinations pour le moins trépidantes. Un bouillonnement de flammes crachées par les apparences monstrueuses d’une divinité du calendrier vient répandre ses vapeurs ardentes, et de loin, un serpent à plumes ailé, le Quezaltcoalt, un cumulus aux reflets argentés, semble s’échapper des idéogrammes pétrifiés pour ramper sur le sol en sifflant des psalmodies mayas.

L’expérience nocturne est assez angoissante, mais dans l’obscurité, le plafond est parsemé d'une foule innombrable et palpitante d'étoiles, telles qu'on les voit sur les cartes astronomiques. L’auteur de cette décoration semble avoir reconstitué les principales constellations du Sagittaire et du Scorpion ainsi que celle du Serpentaire, entre le scorpion à l’ouest et le sagittaire à l’est, qui représente un homme portant un serpent à bout de bras. Il y a aussi les étoiles les plus imposantes comme celle de Sirius, la plus brillante étoile du ciel nocturne ou encore Polaris, l’étoile polaire Alpha Ursae Minoris de la Petite Ourse, qui marque la position du pôle Nord céleste et la seule qui apparaisse immobile pour tous les observateurs terrestres de l’hémisphère nord. La position de Polaris, historiquement, se transmettait de génération en génération entre navigateurs et grands voyageurs car ils pouvaient connaître à la fois la direction du nord et leur position sur le Globe. Cette étoile est un précieux repère que j’aime scruter dans cette pelure d’astres scintillants.

L’œil fait moisson de ces images que le rêve cuisinera.

Je m’endors ainsi, encerclée par cette danse macabre démiurgique et sous ce toit constellé. En espérant que le Sagittaire ne vienne pas m’y planter l’une de ses flèches d’argent durant mon sommeil.

XXXI