# Posté le mardi 27 octobre

Ce soir, nous sommes allées au Pic avec Domitille. Le thème de la soirée portait sur la fête d’Halloween. Les locaux du bâtiment étaient ornés de décoration de farce et attrape : de la mousse ouatée qui faisait office de toiles d’araignée s’étirait un peu partout sur les fenêtres et les étagères, des guirlandes de citrouilles plastifiées envahissaient les luminaires du plafond, des lumières oranges et violettes scintillaient autour du bar et des quelques tables mises à disposition. Les élèves chargés de la permanence du Pic, au comptoir, s’étaient déguisés en faucheuses noires ou en clowns sadiques, des masques grotesques sur leur visage et des imitations de râle accompagnés de rires narquois. Ils s’affairaient frénétiquement devant un public réclamant des bières et autres breuvages enivrants ; les cartes étudiantes tendues impatiemment par les consommateurs, tels des groupies cherchant l’autographe d’une star Hollywoodienne.

L’atmosphère de la salle de danse était plongée dans une épaisse fumée brumeuse à l’odeur de fraise chimique, le sol collait sous nos pas, les étudiants s’entre-bousculaient sous le rythme frénétique de la techno et des vibrations étourdissantes des basses. L’alcool coulait à profusion dans les écocups, la piste de danse s’en souvient encore.

Plongée dans la pénombre de la pièce, comprimée entre les corps moites et transpirants des Utcéens imbibés d’éthanol, je sentais les basses fréquences tambouriner dans ma poitrine. Domitille, à mes côtés, tentait en vain d’assurer la stabilité de son verre de Chouffe au milieu de la cohue incessante. Les projecteurs nous éblouissaient, par spasmes de lumières aveuglantes, à nous en déclencher des crises épileptiques.

C’est face à ces états de transe que l’on peut constater à quel point les hommes ont cette aptitude à se muer en transformateurs électriques, à toujours faire plus vite, toujours plus fort ; et si l’ampérage est trop important, ils disjonctent. Mais ce soir-là, ce ne sont pas les fêtards qui se sont court-circuités.

Domitille, si hagarde tout au long de la veillée, s’est évanouie au beau milieu de la foule grouillante d’élèves. Le verre brisé à ses côtés. Je peux la revoir encore sombrer dans cet amas houleux, coagulant et fourmillant. Morte d’inquiétude, je me débattais tant bien que mal afin de me frayer un chemin dans la densité des corps survoltés. Confrontant une redoutable marée de coups de coude involontaires et autres piétinements intempestifs, c’est de peu que je manquais alors de trébucher sur ma pauvre Domitille, restée assise par terre, inerte, la tête engoncée dans les mains. Conscients d’un déroulement anormal des événements, les étudiants avoisinant s’étaient écartés en réduisant les pas déchaînés de leur danse endiablée. Je me suis accroupie à la hauteur de mon amie, et constatais son visage blafard sous l’intermittence des flash éblouissants ; ses yeux étaient fermés et elle bouchait douloureusement ses oreilles en trahissant une expression grimaçante très peu rassurante. La trace anormalement sombre sur sa veste en jean m’a d’abord laissé penser qu’il s’agissait là des vestiges de sa bière renversée. Cependant, l’odeur âcre qui en émanait en m’approchant d’elle confirmait sans détour que Domitille s'était vomi dessus. Sous le chahut infernal des enceintes, je ne parvenais pas à lui parler, tout du moins sans prendre le risque de m’en écorcher le larynx.

Fort heureusement, il n’aura pas fallu longtemps avant que l’équipe de Secourut arrive, association de secourisme de l’UTC, qui a immédiatement su gérer la prise en charge de notre victime.

Une fois tous dehors, à moitié étourdie par le silence soudain strident de la nuit, je suivais les secouristes à l’extérieur de l’enceinte. Domitille était agrippée entre deux grands costauds qui la retenaient par les bras. Cette vision caucase m’avait fait rire ; la tournure inattendue de la soirée me donnait des idées d’anecdotes croustillantes à ressortir lors des anniversaires ou dans les repas familiaux dès que l’occasion se présenterait.

Je n’avais jamais vu mon amie dans cet état, et la soupçonnait sérieusement d’avoir fait un before avant de venir me rejoindre au Pic. Elle s’était vomi sur la totalité de la surface de ses vêtements, de la veste jusqu’aux baskets et les frisures de sa chevelure étaient constellées des fragments de son dernier repas.

Selon l’usage, les gens de l’asso lui ont ensuite fait souffler dans un éthylotest afin d’évaluer son taux d’alcoolémie. À notre grande surprise, le résultat était négatif, Domitille s’avérait être d’une sobriété irréprochable.

La décision générale fut de l’amener à l'hôpital de Compiègne pour diagnostiquer correctement l’origine de son malaise. Par réflexe, j’ai pris son smartphone dans l’optique d’avertir ses parents et l’ai suivie dans le camion de l’ambulance avec la ferme intention de l’accompagner le reste de la nuit aux hospices.

Une fois installée sur le brancard, l’air complètement hébété, elle était incapable de prononcer un mot tant une douleur inexpliquée semblait la tétaniser. Envahie par un sentiment d’impuissance, je m’évertuais à aider les pompiers en tentant d'essuyer les souillures régurgitées sur son visage, ses cheveux et son cou. Ils lui ont ensuite administré un système de respiration ventilatoire non invasif ainsi que des patchs sur les mains et les bras pour capter la fréquence cardiaque et son débit systolique. J’ai pris ses mains dans les miennes, le temps que nous arrivions à la clinique. Une fois arrivées, ils ont emporté Domitille en salle d‘urgence et m’ont demandé de rester patienter en salle d’attente.

IV