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# Posté le lundi 27 décembre
Les révisions pour les finaux sont laborieuses, la concentration me file des doigts. S'envole, comme la mémoire.
Je retrouve Paulette, comme convenu, devant l'Ehpad. Elle est vêtue d'un manteau de fourrure rouge, qui fait ressortir ses cheveux châtains foncés. C'est une femme élégante, la posture droite, surélévée sur ses talons. Son allure distinguée me fait questionner sur le milieu bourgeois dont elle est aujourd'hui issue, contrairement à ma grand-mère, qui malgré son apparence raffinée, a durant toute sa vie mené une existence modeste.
Paulette, ayant de son côté accédé à un standing supérieur suite à un mariage plus ambitieux, sait se parer de cette distinction, cette classe qui l'habite, cette fantaisie irrésistible. Son visage n'est pas particulièrement séduisant, mais la vive intelligence de ses yeux la rend ardente. Je me sens soudainement très inconfortable face à cette personnalité qui a dû en faire trembler plus d'un avec sa prestation et son charisme. Étrangement, l'émotion vient frapper son visage altier lorsqu'elle me voit.
« J'ai cru que c'était elle, tu lui ressembles tellement ! »
En franchissant le seuil de la chambre, Nanou, allongée, tourne la tête vers le claquement des talons sur le sol. Comme deux étrangères, Paulette et Nanou se regardent sans mot dire. Dans le silence qui enveloppe cette rencontre, Paulette dépose son sac sur la table, puis vient s'asseoir au chevet de son amie pour la voir de plus près. Nanou demeure impassible devant cette altérité. Dans ce calme affreusement violent, j'attends de ma grand-mère une réciprocité de présence, un sourire, une moue, un battement de paupière. Rien.
« C'est moi, Paulette... »
Mais à l'instant même où ce nom est prononcé, Nanou tressaille, attentive à ce qui se passe d'extraordinaire en elle. Un plaisir délicieux l'envahit, isolée, sans la notion de sa cause. Sur ses traits marqués, ont dirait qu'elle rend les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en la remplissant d'une essence précieuse. Ou plutôt, cette essence n'est pas en elle, elle est Paulette. Nanou semble cesser de se sentir médiocre, contingente, mortelle.
D'où vient cette puissante joie ?
Je sens qu'elle est liée au timbre et à la sonorité du nom qu'elle vient d'entendre, mais qu'elle le dépasse infiniment, ne doit pas être de même nature.
D'où vient-elle ? Que signifie-t-elle ?
Nanou se redresse dans le lit, d'un élan vital qui l'anime, comme s'il reconnecte les câbles synaptiques de sa moelle épinière, ou comme si l'air inspiré est plus pur, plus revigorant, qui alimente un grand souffle de confiance en la vie.
Enivrée de cette énergie ésotérique, elle effleure de sa main fluette le visage de cette dame qui attise en elle un doux mystère qu'elle tente d'élucider par un contacte physique. Tels les aveugles qui, le regard perdu dans le vague, tâtonnent et apprivoisent la surface d'un objet pour s'en pénétrer la substance.
Paulette ferme les yeux, et j'ai alors l'impression d'assister à un phénomène de télépathie extrasensorielle entre deux âmes qui se cherchent.
Je vois les yeux bleus de Nanou s'embrumer, comme une mer trouble de laquelle s'échappe des nuages écumeux. C'est une larme salée qui vient s'en évader, le long de sa joue ridée. Paulette, derrière ses lunettes, rencontre le regard voilé de cette fragile créature et c'est le sien qui s'embue. Rien n'est plus émouvant que le regard d'une inconnue qui se trouble devant un être qui m'est si proche. Un profond sourire vient se dessiner sur les lèvres de Nanou, puis elle se penche vers Paulette et l'embrasse avec toutes les démonstrations d'une vive amitié.
De ces deux corps, étreints l'un contre l'autre, naît une intimité dont le secret ne peut être violé. Telles deux galaxies qui entrent en collision, qui se dansent autour pendant plusieurs milliards d'années avant de fusionner.
Dans les yeux de Paulette, si réceptive dans les bras serrés de son amie, je lis tout à coup beaucoup de choses. Du bonheur, de la joie d'être pardonnée mais aussi, c'est bien nouveau pour elle, comme de la reconnaissance.